dimanche 22 août 2021

« Un long testament sans héritage », CHRISTOPHE MAHY, ARRIERE-PLANS, L'HERBE QUI TREMBLE, 2020

Alors qu'ils planent sous terre, nous n'en finissons pas de méditer sur ce qu'ils furent. Ils nous laissent bien seuls, ceux qui manquent. C'est l’interrogation de Christophe Mahy dans ce recueil à la mélancolie attentive au moindre signe. Sachant bien qu'on ne ramène pas les morts auprès des vivants, le poète s'escrime pourtant, par le biais de l'écriture, à faire éclore ce qui peut encore persister d'un souvenir en perdition. C'est l’expérience du solitaire d'« un peu de nuit / où pousse drue / l'herbe des cimetières. », souvent vaine, parfois fructueuse.

Ce ne sont que quelques mots, disséminés, soufflés par les ombres, et qui ne font que perpétuer cette course en rond de l'endeuillé impuissant. Il en restera interdit, et c'est justement là que les morts le mènent. Dans l'insatisfaction de sa position d'inachevé, c'est-à-dire d'« en vie », appliqué dans le relevé des survenances, il n'en consigne pourtant rien de plus qu'un ensemble d'impressions, non pas dérisoires, mais dont la portée se borne vite à l'immensité du sujet. Et il sait la difficulté de son entreprise, aussi sûr que « (…) le vent tient / le poème à distance ».

On s'étonnera peut-être de ce que l'auteur s'enracine ainsi dans une telle impossibilité conceptuelle. Pourtant, c'est bien le cœur, semble-t-il, de cet ouvrage : une fidélité qui se mue peu à peu en un espoir diffus. En somme, il n'y a qu'à attendre que « (l)e temps lève une frontière / de vous à moi (...) », pour vous revoir. Au terme de cette épreuve, une existence faite d'arrachements successifs, on apprend qu' « il n'y a de périls que l'absence ». S'absenter ou constater une absence, mais également chercher à la contourner, la conjurer, se tenir au plus près « des vergers noirs / que ma fenêtre / dévisage »

Dans le même temps que ces pensées s'articulent, le poète essaie de lutter contre sa pente naturelle, et cette obsession pour ses disparus, sans se désavouer : c'est ce qu'il expose dans une deuxième partie intitulée « Arrière-plans » et qui donne, par ailleurs, son nom à l'ouvrage. Il y trouve refuge dans l'enfance, autre territoire à reconquérir ; s'interroge : « je doute parfois / d'avoir vécu autant / que j'ai pu mourir ». Et se console avec les mots qu'il soupçonne d'être inutiles, mais qui sont tout ce qui reste. Il cherchera également à recouvrer un petit peu de liberté, c'est la fonction d'une introspection : régler les conflits intérieurs, apaiser. Ce qui l'occupait dans la première partie du recueil est maintenant qualifié de « mirage », de « (…) nuits sans mode d'emploi » ou de « bas-fonds du soir », ici on tente de renouer avec le réel, le prosaïque. On respire, on atterrit. Puisque la nuit est « vacante », il faut bien l'occuper, « (l)a nuit sans visage / ne dénoue rien / qu'un peu d'ennui ». Et enfin c'est la ville (« (…) ce miroir / que je déserte ») qui devient le décor de cette mémoire qui chavire, dans la pluie, le « flux des automobiles », sur les boulevards. Cette sempiternelle comédie à laquelle les morts ne participent pas, ni en esprit, ni en corps...

Une mémoire qui n'est jamais bien loin, qui resurgie comme un spectre sous la plume du poète, « ces feuillets de hasard ». De recherche dirais-je ! Un mausolée, sans le luxe certes, « un long testament / sans héritage ». Sobre mais profond, le legs de Christophe Mahy est composé de ces errements brefs, inserts poétiques qui disent notre incapacité de penser l'illimité.

(initialement publié sur le site recoursaupoeme.fr)


PIERRE ANDREANI

mercredi 28 juillet 2021

« L’essentiel vit dans le sang. » Jean-Paul Gavard-Perret, Firmaman, éditions Sans Escale, 2021

L’écriture comme sacerdoce, Duras disait que c'était « une maladie dont on ne se remet pas ». Jean-Paul Gavard-Perret l’admet d’emblée, les mots le dévorent. Comme on s’étire dans ses draps, les phrases tombent du lit, pleines encore de l’essence des rêves, et des fantasmes.

Dans un élan rapide, le poète déverse ses visions, depuis le seins de la mère jusqu’à cette silhouette encore enfantine qu’il poursuit de ses désirs ; chairs en bagarre et dislocation, les corps chutent dans la lutte. Pour renouer avec l’origine, par l’entremise du néologisme cher à l’auteur : « s’épousent et s’époussexent les espaces, s’ouvre le tremblement d’avant. » Ainsi, la femme confesse à son amant le décompte de ses culottes et leurs couleurs et leur fonction sacrée, ainsi elle donne le fond de sa pensée à l’homme-bouc dont les naseaux refoulent et les sabots labourent d’impatience : « Homme (...) je te sale la queue et le cul, je les attife de mes hardes. Ton démon je l’excrète par mes larmes. » comme une manière de défense dans ce jeu de l'amour si souvent inégal.

« L’essentiel vit dans le sang. », déclare le poète et c’est par la mère dont la vie est reliée à la notre que nous aimons, que nous souffrons. Firmaman. Il nait de cette relation particulière quelques morceaux de bravoure : « Je te taloche, je te bétonne, onctueuse mère. Je me devine déjà dans la géométrie de ton triangle. Ma méritante, ma chaude amante et ton goût pour ton petit bonhomme que tu laisses descendre sous toi. » Telle mère, tel fils ! dans une valse compliquée, que seule l’écriture permet d’aborder, sans jamais savoir si ce qu’on dit est vrai ou juste ou si l’on se trompe en essayant. Il faudra donc continuer à fouiller, sans relâche, dans les souvenirs d’enfance, d’adolescence, Pépette l’anglaise et le Lavomatic, et enfin Esmeralda : « Venez, je suis la magicienne qu’il vous faut. » Un philtre de mère, c’est la renaissance, dans un « coulis de fraise », un mère nouvelle dont la main « prompte à corriger est devenue branleuse ».

Œdipe est caché dans l’armoire lorsque sa mère rentre et se demande si elle n’est pas la femme de sa vie, elle qui l’a « chié », de la fatalité à la fantaisie, il n’y a qu’un pas. Et ça ne s’arrête pas là, puisqu’on descend maintenant à la cave, devant le miroir, avec les marquises, là où le désir pourrait devenir monstre. C’est une épopée à couper la chique, aussi bien sur le plan formel que sur le fond, d’une impudeur totale qui rappelle parfois l’Arrabal du Funambule de Dieu. Jean-Paul Gavard-Perret aiguise ses mots à la lueur de la chandelle « débauche », tout en innocence, et surtout, sans crier « gare ! »


Pierre Andreani