mercredi 22 juin 2022

« Le poète est une loque », PAUL FRÉVAL, POÈSE, 2017

Pour parodier le Général, je dirais que « la poésie est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux poètes ». Entendez ceux qui en font profession. Ce ne semble pas être le cas de Paul Fréval dont on trouve les bouquins auto-édité sur amazon.com pour une poignée de figues. Il a l’air de s’en foutre complètement. Le design de la couverture est catastrophique, absolu repoussoir qui semble dire : « ne m’achetez pas ». Il serait dommage pourtant de passer à côté de ces 130 pages de textes tous plus étonnants les uns que les autres. On rit beaucoup mais pas que.

D’abord, rire en poésie, ce n’est pas si fréquent. On se demande s’il le fait exprès d’ailleurs, l’auteur, d'être marrant. Peut-être pas, c’est tellement bien fait qu’on dirait du comique involontaire. Un humour désabusé, doux et fataliste comme dans ce morceau d’anthologie : « Je suis Suisse (bon sang!) je suis sans muse / C’est comme ça c’est / Tombé à plat ». 

Parfois on retrouve quelque chose du chansonnier Gainsbourg, quand il écrit : « ils rigolent sur youtube / c’est rigolo / y’a des rigoles entières / de rires c’est ub- / uesque mais où-est-ce que / ça part tout ça ? ». On se demande quel Alain Chamfort (ou Brigitte Bardot) pourrait mettre cette complainte en musique (mélancolique, bien entendu !). Est-ce à dire que Paul Fréval considère la poésie par dessus la jambe, comme un art mineur ? Ainsi qu’il l’affirme en ouverture : « Le poète est une loque / Un type pas clean / Un être pas in / Une merde sociale / Totalement out » ? D’une certaine manière c’est exact. Qui pour lui donner complètement tort ?

D’un autre côté, on retrouve des poèmes d’une implacable efficacité lyrique. Preuve que Fréval n’aime pas se limiter (c’est le moins que l’on puisse dire). Ça parle d’amours perdus, d’instants suspendus : « Elle portait carrément des airs bleus / Sa marinière ample me dévêtit », de maîtresses nombreuses, un bas-ventre hyperactif et une sexualité parfois misérable : « Je suis un peu dans les vapes / Je cherche une fille sur Google Map ».  Autant d’hétérogénéités qui forment pourtant un bien bel ensemble. 

On loge au plus près de ce que l’auteur vit et ressent. C’est comme un journal en pointillés truffé d’une résignation amusée où à chaque ligne perce la sincérité. Un enseignement : l’authenticité et une certaine forme de candeur ouvre la voie au beau. Quoi qu’il en sorte, c’est comme une prouesse d’équilibriste. Ça ne peut jamais être mauvais, même s’il chute. Pour écrire tout ce que l’on pense, encore faut-il bien penser. Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, comme disait l’autre, le reste est une affaire de personne. 


PIERRE ANDREANI

mercredi 25 mai 2022

« Le cœur touche à la mer », ERWANN ROUGÉ, LE PERDANT, ÉDITIONS UNES, 2017

Comme une bouffée d’air qui traverserait la page et l’esprit, il faut se figurer ce mouvement, cette variation qui marque de son empreinte les territoires. Et les hommes également. Un battement : la marée. Et particulièrement, la basse, appelée « Le Perdant » qui est le thème de ce recueil d’Erwann Rougé. En observateur méticuleux du phénomène, l’auteur recense les odeurs, les sons, les couleurs, la faune qui peuple ce état du vide dont la renaissance est la finalité.

Si l’on sait que c’est l’attraction de la lune, corps céleste perturbateur, qui déforme les masses liquides du globe et fait chavirer les plages ; ce que l’on appréhende moins, c’est le monde en suspens qui se découvre alors que le sable s’étale à l’air libre, « l’étendue presque douloureuse de cette folie », la douceur d’un paysage sculpté dans le sel résurgent, mais aussi amoncellement de noms d’oiseaux, brèches et silence. La sécheresse se retrouve étrangement liée à l’humidité dans cet univers aussi bien fugace que « toujours recommencé ». Panique dans l’atmosphère, dans le ciel, « un noir qui se défait du bleu ». La rive se dérobe sous les orteils, recourbés sur « le point mort de la laisse ». On se sent oiseau peut-être, égaré dans « débris d’os blancs et de bois blanchis » que la mer recouvrait jusqu’à lors. 

La sauvagerie si entière d’un tel spectacle ne peut que conduire à la métempsychose, c’est inévitable. Et c’est par son cri que l’épervier prend possession de nous, tandis que le poète, grâce au pouvoir de l’écriture, se plaît à croire que c’est lui qui prend possession du rapace. Instantanément, c’est la ruine de tout ce qui fait l’homme, « quelque chose qui retourne à une simplicité , à une évidence enfouie, juste avant de parler », une dégringolade dans l’animalité la plus vive, la plus archaïque. 

Ce que l’on perçoit : la mort. Ou peut-être bien la peur. Mais la mort est « calme infini de l’eau ». En tout cas, c’était quelque chose de rugueux sans l’être tout à fait, frais, et intraitable. Quelle est cette vigueur alors, qui donne à l’homme le pouvoir de continuer sa marche ? Une certaine forme de continuité, et l’opportunité de choisir, de porter son regard sur autre chose. L’œil s’en va plus loin, une lumière, le son des corbeaux.

C’est dans l’ordre des choses que la manifestation se dissipe, et c’était tout l’implicite de l’expérience. Car si le poète est homme de défi et qu’il veut voir et sentir plus que de raison, le cœur, lui, « touche à la mer ». À l’inverse de l’enfant qui s’ennuie de ne pas voir sa maman arriver et qui court en tous sens, remuant les ombres, ici c’est « un accord sans aucune menace » et la possibilité d’une résolution en douceur. Alors qu’un paysage se refond sous nos pas, tout en boues et dérivations, il faut se frayer un passage, poussé vers la sortie. Dernier acte d’une représentation primitive, le flux s’avance, c’est une dialectique qui n’a pas d’âge.

Poète à la sensibilité délicate, Erwann Rougé approche et examine la limite dans ce recueil pénétré de sagesse. Avec son corps, il récupère les embruns mystiques d’une côte rongée d’écumes, la sienne, celle de la Bretagne qu’il connaît plus qu’intimement, nous laissant l’envie d’y être, de s’y baigner nous aussi, dans le vent frais et salin qui conjure la mort. 


PIERRE ANDREANI


Article initialement publié le 6 décembre 2021 sur recours au poème