mercredi 30 décembre 2020

« Battement résonateur réactualisé », JEAN-RENE LASSALLE, SANGLEIL

Amalgame entre deux mots : « sang » et « soleil », le titre du recueil de Jean-René Lassalle m'est d'abord apparu comme une déformation du mot Sanglier. Une impression confirmée à sa lecture, tant il me semblait que je fouillais du groin dans quelque parterre de feuilles mortes. Pourtant, l'illustration en couverture aurait du me mettre sur le voie. Une même irrigation, hémoglobine ou rayon lumineux, un même souffle : le langage en soi structuré comme un langage. 

Le recueil est pensé comme totalité. Les mots y sont pris pour une masse temporelle et signifiante dans laquelle on va piocher. Mais non sans organisation, sans quoi l'exercice n'aurait aucun intérêt, aussi bien pour le lecteur que pour l'auteur. Ainsi, nous croisons ici : « l'autre arbre plein-vent en conservation média-multipliée », là : « la terre de bauxite alumineuse, roule boule de douleur dans l’hypomonde » Autant de visions auxquelles l'auteur s'attaque de front. Car quoi de plus ambitieux et complexe que convoquer le mot à l'abord d'une réalité en mouvement. Ici tout bouge, le sens, mais aussi les choses qui dérivent d'un bout à l'autre du poème. C'est une pratique risquée de remettre un dictionnaire en ordre. Que dis-je : une encyclopédie ! Tour à tour Précis d'anatomie, Manuel de l'herboriste ou Traité d'architecture, Sangleil brille par son exhaustivité, du moins sa tentative d'épouser le vivant du mot. Le monde du mot est un monde à part et autonome. Les possibilités de variations sont infinies. C'est d'ailleurs là le souci qui peut éveiller l'inquiétude du poète : que reste-t-il à dire ? Les plus tourmentés se prendront à craindre que les combinaisons limités. Et peut-être Jean-René Lassalle fait-il parti de ceux-ci pour avoir tant ulcéré la grammaire, dans le but d'éviter toute redite. 

Le soleil, clarté, « nuit bleutée diamantée », tout miroite dans ce long ensemble de textes, décomposé en 10 parties qui se répondent suivant un plan impénétrable. On y parle comme en délire, écrasé de chaleur sous l'astre brûlant, le sang en combustion, probablement en danger. On pourrait s'y mettre à compter des lots de dents pour un éventuel client, avant de trépasser. Les néologismes s’enchaînent parfois selon une méthode sur-composition (l'auteur est traducteur de l'allemand), ou selon le bon plaisir de l'auteur, si bien qu'il est impossible, même en effectuant des recherches, d'accéder à l’entièreté du sens. Mais l'intérêt de ce texte ne réside pas en cela. Peut-être plus que pour un autre type de poésie, plus classique, en lisant ces poèmes à haute-voix, nous approchons aisément du plaisir qu'à dû générer leur composition. La musique domine tout autre aspect du travail, c'est la langue comme cri, comme articulation brute, comme soupirs ou pleurs. Jean-René Lassalle est avant tout l'auteur d'une partition des sons de ce monde, une cathédrale phonétique en expansion perpétuelle.

Il semble, en effet, que la méthode employée ici puisse donner naissance à un champ d'une interminable variabilité ; l'auteur a construit une véritable machine produisant un « battement résonateur / réactualisé » La moindre oscillation orthographique sera l'occasion d'explorer de nouvelles contrées langagières, toute innovation grammaticale est permise tant que, pour l'auteur, subsiste son point de mire. Poésie pure, ici, il s'agit de faire parler les fluides à travers la parole, ailleurs ce pourrait être l'ascension d'un pic ou le décès d'un homme célèbre. Peu importe, car ce dont il est question, c'est tout de même moins de « jouer » avec les mots que de les exprimer dans leur plein potentiel, et cela ne peut se faire sans ossature, c'est à dire sans thème.


PIERRE ANDREANI

jeudi 17 décembre 2020

« Ce pays est à l'ancre » HERVE MICOLET, LA LETTRE D'ETE

Alourdissement de l'atmosphère, pénible saison s'il en est. Saison pleine. L'été. Ce qu'Hervé Micolet entend faire, c'est se tenir au centre de « l'idée nue d'un paysage et d'une heure qui passe ». Dans ce recueil aux portes du délire mais qui n'y entre jamais vraiment, donner à l'été juste ce qu'il faut de froideur pour pouvoir en supporter la dimension.

Forcément, cela se fera dans un silence et un vide assez impénétrable pour s'y perdre. Le décor est brisé, archaïque et inadapté, façonné du « manque d'âme, ou manque d'humanité » qui envahit notre sensibilité. La campagne et ses fermes, évidemment plus hostile qu'un environnement comme la cité, créée à notre image et qui, l'été, accentue ses contours. « Ce pays est à l'ancre », soudé au sol, arrimé, déprimé. C'est aussi cette température qui ne baisse pas, même lorsque le soleil se couche, et l'auteur qui s'évanouit de nuit comme de jour, laissant la torpeur prendre possession de sa carcasse mortifiée. Cela « ressemble fort à cet encerclement du dernier bastion de l'être ». Enfiévré comme le stylite sur son pylône, on dirait qu'on ne peut échapper à aucun rayon. Reste le rêve pour s'évader dans un monde moins écrasant. 

Pour autant, tant que la fenêtre reste disponible pour s'y accouder dans l'observation alanguie des phénomènes, la situation demeure viable. Elle ouvre vers « une autre rive », et, chaleur aidant, s'ouvre « ce « troisième œil » tant vanté qui saurait percevoir l'infime trait, la nuance impensable, la profondeur d'une habitation ou le chiffre d'or d'un paysage familier. » Plaisir rare de l'esthète, du spectateur scrutateur des singularités, que de s'étourdir de la sorte, à la manière, cette fois d'un fakir, dans un exercice d'oubli de soi, d'éloignement de la douleur. Exercice d'endurance au sens premier du terme, d'où naît une certaine forme de stimulation dans l'immobilité, thérapie de l'ascète, quête du bonheur. On le sait, le dolorisme tend à guider vers la libération spirituelle. 

De cette joie douce qui finit par inonder le cours de la Lettre, on dirait que l'auteur ne se rend pas compte. Il prétend s'acclimater tant bien que mal à la lourde ambiance estivale, sans réaliser que son regard s'emprunte d'une poésie plus gentille à mesure que le recueil avance. Ainsi, il finit par découvrir de son lieu de villégiature « l'endroit le mieux orienté du versant » où « trois murs de pisé encordés de lierre s'effilochent, et resplendissent. » Ailleurs, ce sont « (l)es flammes qui s'élèvent en dessinant des hippocampes rouges et noirs ». Bien sûr, l'été se termine me direz-vous ; mais passant ainsi, il ne laisse pas que d'indélicates cicatrices. Pour la peine endurée, nous sommes invités à célébrer le fait que « (p)lusieurs siècles de terre brutale remontent d'un labour, la présence d'un arbre devient intense, un nuage tient davantage de place sur l'horizon », et prendre acte de la soif millénaire de nos défunts engloutis. C'est que l'été, c'est une morte saison. 


PIERRE ANDREANI


samedi 5 décembre 2020

« Je n'ai pas l'air faux qu'il faut » IVAR CH'VAVAR, Mme Vve

La vie sociale est toute en cruelles cavités et renfoncements glauques ; surtout dans le salon mondain où Madame Veuve donne ses entrevues. Formidable exercice de détestation, Mme Vve s'ouvre sur l'expression d'un dégoût bien compréhensible, prononcé par un gendre mis à l'épreuve (et qui n'a pas du tout envie de le devenir : gendre). Il sait qu'elle sait qu'il n'est pas là pour ça, son œil le dit. Mais ce qu'elle capte, Madame Veuve se refuse à l'admettre. 

Le Cul est central, relâché, pondeur, « pèse en tout abandon » pour qui saura séduire la marâtre par des mots choisis. C'est tout un chapelet de postures, d'ailleurs, dont il faut accompagner sa demande : hésitations, plaisanteries, confessions, ragots, et autres tournures appréciées ! À-plat-ventrisme autorisé et même conseillé ! Jusqu'à s'émouvoir des maux qui assaillent la future belle-mère « (…) des hémorroïdes / Énormes, des descentes d'organes, / Et qui sait quoi. » La compétition fait rage, celle pour qui on se bat : la fille, n'existe presque pas. Elle n'est et ne sera qu'un faire-valoir pour Madame Veuve qui entend rester le centre de l'attention : « Mais Madame, vous ne voyez pas / Que de fille, vous n'en avez pas ? / N'avez qu'un navet blet, là, la / Fille pondue du cul (...) » La comédie est sans fin, confine même au tragique à travers le regard du poète qui s'exaspère franchement : « L'odeur sucrée de vos chi.ottes / Constitue toute votre aura. »

Probablement : un adversaire à ma hauteur, a dû penser Ivar Ch'vavar pour consacrer dans de si belles lignes à la mère de la fille à marier : « Rêve bleuâtre de Madame Veuve (…) / Comme un intérieur de frigo / Avec une belle lumière. », « C'est bleu-jaune avec des matières. », « Matières sentimentales... » Jeu de cruauté croisée, car Madame n'est pas tendre, avec ses manières, et son air de ne pas y toucher. C'est même tout l'inverse, sous les apparences : « Elle maudit facilement. / c'est spontané, c'est immédiat.  On la préférerait grossière et sale, mais elle prend soin d'elle et attend qu'on la courtise prétextant offrir sa fille. C'est une farce grotesque, une de celles, bien naturelles, qui sont répétées et répétées encore, de tout temps, et à travers le globe. Que vient faire ce gendre infiltré, ici à sonder l'inquiétude de cette insupportable mégère ? Confirmer quelque chose ? Comme un reporter sur le terrain hostile d'une guerre de mœurs. 

Enfin, c'est au tour de Madame Veuve de prendre la parole, au milieu des « silences, (et des) napperons ». En somme, le piège se resserre. Parce qu'il faut comprendre qu'on est pas là pour rien, dans le salon de Madame Veuve. Et s'il est impossible de manœuvrer quoi que ce soit, il est aisé de saisir l'idée qui plane et qui paralyse; la raison de tout ce cirque : « (…) eh bien, c'est le bâillon / pour moi et MmeVve MmeVve et MeMeMMVm (elle me veut?) » La vérité vaut bien une parenthèse.

Il n'y a pas d'échec dans les relation, cela n'existe pas. Et ici, Ivar Ch'vavar nous le prouve en sublimant l'affreuse rencontre qu'il fait avec une dame de convenances. On ne reste pas à la porte, on s'engouffre dans le malaise et on le caresse, sans jamais le percer à jour. Dès le début, l'aspirant (?) s'en rend compte : « Je n'ai pas l'air faux qu'il faut », pourtant, il décide de rester là, en spectateur, devant l'altérité qui juge et qui ne veut pas comprendre. Il se sacrifie pour l'expérience. Il vit puissamment la minute, peut-être l'heure. Il la vit en poète qui fait de tout du beau. 


PIERRE ANDREANI

jeudi 12 novembre 2020

« Cette mémoire hors de soi », GAËLLE FERNANDEZ BRAVO, LA PAMPA SECONDAIRE

Prêter sa voix à d'autres, double de double, êtres secondaires, perdus dans l'espace et le temps d'une pampa imaginaire, serait-ce une manière d'habiter son propre souvenir, « cette mémoire hors de soi » ? L'auteure ne nous en dira pas plus, dans ce recueil multiphonique où la tâche revient au lecteur d'enquêter sur les diverses relations qui se tissent entre les différentes entités.

Tout part de la découverte d'un tas de lettres, dissimulées derrière une plinthe, dans une maison en ruine de Haute-Normandie. L'ancienne propriétaire des lieux aujourd'hui décédée y évoque la disparition de sa sœur, qui s'est jetée dans un puits alors âgée de vingt-deux ans. Une énigme « qui ne sera jamais traduit(e) » comme le rire du pollito pío qui résonne dans une maison qu'on quitte, une maison qu'on occupe. Marianne, (est-ce le nom de la morte ou celui de la suicidée ?) apparaît ici et là, soufflant sur son doigt comme sur une bougie, ou écrivant du même doigt, calligraphiant « À l'eau d'un grand pinceau / Des mots qui s'évaporent » provoquant tantôt la souffrance, tantôt la colère de cette plume qui se remémore. Et au delà des mots, peut-être une solitude terrible, celle qui consiste à vivre avec un fantôme et qui peut amener à la folie. Les visions surréelles s’enchaînent dans la boue de Carentan ou d'ailleurs (« pieds dans la mouille »), à défaut de pouvoir continuer à vivre normalement. Serait-ce un maléfice qui opère en ces lieux où tout s'accroche au passé, se revit dans la lettre ? Faudra-t-il vivre toute une vie cachée à l'ombre du puits ? A-t-on tout simplement encore le choix « Sans carte ni même l'héritage d'une boussole » ? C'est un deuil impossible celui d'une sœur disparue si jeune dans un puits au milieu du jardin. Il vous hante, vous défait de l'intérieur et pour toujours parce qu'on continue à vouloir une réponse et à chercher de partout « une momie de cire jaune que dévore un grand-père, au travers d'une vitre ». Ainsi que les amours de jeunesse dont on ne se remet jamais vraiment, comme tout ce qui concerne la jeunesse, c'est un éternel recommencement qu'un chagrin tel que celui-ci.

Il faut essayer de continuer, cependant, à vivre, à exister, à se mouvoir dans le monde ; à trois : puisque l'auteure désormais prend sa part, avec la propriétaire des lieux et la sœur. Maintenant que le legs est acté, ces trois-là resteront inséparables, et même indiscernables l'une de l'autre. On ne peut plus se fuir, on s'emmène avec soi dans la nuit, dans le jour ; « sur le boulevard d'à côté » on essaie de se semer, mais en vain. Sous la lune, qui surgit à chaque coin du recueil, dans la forêt, le trio possédé arpente les chemins, son fardeau sur le dos : lycanthropique, pâle, les yeux enfoncés, la langue sèche. Survivre en donnant du sens, construire, sillonner. Puis le trouble passe et l'on tente de se justifier : « Mais je ne t'aime pas. / Je prends un bain, mes jambes se sourient chaudement l'une à l'autre / Jamais tu n'as manqué et je n'ai rien perdu » Presque une déclaration de guerre...

C'est une histoire rêvée, parfois cauchemardée, bien délirée, aux images fortes que nous livre ici Gaëlle Fernandez Bravo. Un recueil saisissant qui dit bien plus qu'il devrait en dire, et c'est ce qui nous intéresse, sur les longues conversations et autres correspondances qui s'établissent entre les esprits.

(Pour se procurer l'ouvrage, voir les éditions sans escale)

PIERRE ANDREANI

samedi 7 novembre 2020

« Une Drôle de Prison », PATRICE MALTAVERNE, DOUBLE SEPARATION

Cité carton-pâte qui « piétine depuis le Moyen-âge », on reconnaît là, sans hésiter, un décor que l'on a l'habitude de fréquenter. Nos agglomérations tentaculaires et anonymes, peuplées d'acheteurs et de vendeurs, plus ou moins zombifiés, cernées de bruits de moteurs détestables. Tout un programme. C'est une poésie directe, familière et réaliste. Double séparation, scindé en deux partie égales, est la lente chronique d'un monde divisé. Patrice Maltaverne a déjà derrière lui une longue liste d'ouvrages, depuis 1990, aux titres toujours bien choisis, et éloquents : « La fête seul », 2001 ; « Sans mariage », 2007 ; « Faux partir », 2009 ; « Venge les anges », 2013. Son œuvre semble être l'occasion d'un constat, celui d'une brisure entre deux postures irréconciliables, comme en témoignent ces titres délicieusement oxymoroniques. 

Dénué d'illusions, le poète traverse la ville en épousant du regard l'inertie, la mort qui hante les rues et pourtant, il s'interroge : « C'est peut-être moi le fantôme » ? La femme qu'il cherche, il la trouve rapidement ; mais elle s’enfuira aussitôt. Elle aura tout juste eu le temps d'exhiber sa silhouette noire et ces « quelques détails qui tuent / Dans son corps / Paillettes discrètes / Bouts d'ongles vernis » pour susciter le désir du poète passant par là. Furtive,  « Son visage est un épouvantail / à enfances / Pas laid (...) ». Elle ne fera que surgir et se donner à voir, le temps de lui fantasmer une existence, un métier, une religion, « Vendeuse en défaut / Montrant sur sa peau / Au bas du dos / Un tatouage plutôt chrétien » . Pour le poète-passant, ce serait l'occasion unique d'aller avec elle « Indistinctement dans la nuit / Sans rien nous dire / Ensemble soudés / Comme du métal de portière. » enfin, une lueur, un peu d'air à portée de main... Mais non, insaisissable le monde et ces gens qui le peuplent, évidemment, une machinerie bien huilée ; elle est et restera une ombre et lui un fantôme.

Mais ce n'est pas là que s'arrête la démonstration ; nous voilà maintenant transporté entre quatre murs. C'est ici que se nouent les plus beaux drames. Plus d'échappatoires, la vie nue ou du moins ce qu'il en reste à une époque ou l'intimité même est en danger de mort. Dans la seconde partie du recueil, intitulée « En pure perte », c'est l'homme moderne qui se voit tirer le portrait : près de ses sous, dans l'attente du prochain conflit, « Glisse sur le canapé / Comme une crêpe molle » et tant pis pour les autres. Son égoïsme est assumé, il a renoncé à se mélanger désormais, mais sans oublier de faire le constat lucide du modèle proposé : « C'est une drôle de prison / Située dehors comme dedans » Est-il encore poète celui qui grenouille ainsi dans son appartement fermé à tous les vents ? Certainement puisqu'il regrette tout de même au détour d'un abattement : « Nous aurions dû nous soucier / De l'âme au sommet / Trimballée avec tous ses accessoires » 

Observant les corps inanimés qui errent dans un cirque impitoyable, le poète attend une sentence qu'il sait déjà prononcée contre tout un chacun, sa « mise à la casse ajournée ». Un désespoir qu'on pourrait qualifier de houellebecquien, fataliste avec une pointe de rêve qui vient piquer le lecteur quand il s'y attend le moins. Une chaleur particulière également, une complicité, comme s'il s'agissait de rallier à sa cause les plus sensibles, les bêtes tristes qui cherchent encore le salut dans les livres de poésie. 


PIERRE ANDREANI

vendredi 23 octobre 2020

« On nage dans le chant », CAMILLE SANSTERRE, NOUVELLES DU TEMPS

Vous souvenez-vous de la préhistoire de votre existence ? De ce qui fit tout basculer ? Et de comment vous avez survécu ? Dans la mythologie personnelle de Camille Sansterre, il y a l'enfance, puis il y a le haut-mal et enfin les livres qui viennent palier la perte de la vraie vie dont il ne reste d'autres traces qu'une « plainte dans la gorge ». Une tragédie inscrite et qui coule « goutte à goutte, rosée du sexe créateur », « mémoire d'avant le souvenir », préliminaire à toute introspection.

D'une dimension toute ontologique, le recueil, primé par la Ville de Saint-Lô en 2004 et publié chez Rougerie deux ans plus tard, nous propose de retracer l'histoire d'un combat, celui d'une âme abîmée à la recherche désespérée de son origine. À défaut de trouver, dans l'existence commune, une écho quelconque à sa quête, c'est dans le livre, dans la parole retranscrite, que l'auteure nous invite à nous plonger. Elle l'affirme : « On nage dans le chant, à gestes lents, ignorant les rives », une évocation de la vie intra-utérine ? On le comprend à cet instant, l'irréalité de l'assertion ne pourra que nous amener à la compréhension finale. 

Camille Sansterre est habitée par son hypothèse : « Ranimer la dépouille autant que c'est possible ». Il ne suffit pas de s'y mouvoir dans ce décor onirique. « On ouvre d'un coup d'épaule des portes dans l'eau », et on se construit à la suite tout un chapelet de sensations résurgentes. Le recueil en est la preuve, l'écriture est ténue et l'image puissante. C'est le témoignage saisissant d'une expérience profonde : comment survivre « mi-homme, mi femme pour dire en apnée les extrêmes tensions » ? La réponse est dans la question, il s'agit là d'habiter la totalité, tout en s'appropriant l'essentiel. Dans le silence de la page blanche (« Page livide »), l'auteure s'explore sans aisance, mais avec acuité, « débarrassé du phrasé léthargique ». S'il y a une théorie, il y a aussi une méthode, et tout d'abord le constat : « Il y a un livre abandonné à tous les vents, là-haut sur la colline ». Comme s'il était du ressort de chacun de s'écrire, à la faveur d'un souffle qui passe, au double sens du mot inspiration. 

Méthode toujours, ou même exhortation : « Parle à la source encore, la source te demande », et cette obsession qui revient pour la ligne de fuite, le point de départ, la cause des causes et son appel incessant, ce harcèlement. Réduire la vie à sa plus simple expression. Oripeaux qui blessent, scories pesantes, rien de tout cela ne trouve sa place dans le recueil de Camille Sansterre, ni même pour en évoquer les aspects regrettables. Le monde est mort-né. Plus rien n'existe sinon « Caresser d'une mystique violente le fruit velu du jour ».

Alors, de ce désir de pureté, de retour au temps d'avant le haut-mal, la poétesse chante la douleur et la nostalgie. Avec autant de mélancolie que de plaisir, on suit l'inquiétude de cette voix qui nous porte et nous enjoint à nous souvenir, par l'intermédiaire du texte, lu ou écrit, du temps de l'intouché. En face, c'est le naufrage d'un monde mesquin et ordinaire, qui ne peut plus convaincre ou intéresser quiconque.


PIERRE ANDREANI

mardi 13 octobre 2020

« L'effroyable matière », THIERRY METZ, ENTRE L'EAU ET LA FEUILLE

Le mot comme un objet qu'on manipule en passant, sur la table. Objets qui donnent à dire, « peut-être comme le galet / ou la roue / une meule ». Parmi les poètes de l'épure, Thierry Metz a une place de choix : il écrit directement sur le motif. Ses journées, il les passe à écorner une matière aussi dure que la langue. Metz gagne sa vie en tant que manœuvre. Le soir, il consigne, patiemment, ce qui murmure en lui, au plus près. Relevant très vite sa plume, il crée de ces espaces fatals qui soulignent la présence de la « matière noire du livre ».

Ce sont les mots, les signes qui l'obsèdent. Comme un refuge au sein duquel le deuil serait plus doux. Thierry a perdu un enfant, dans un accident de voiture, le jour même où il recevait le Prix Voronca, « Écrire / ayant vu mort / l'enfant / n'est plus écrire ». Le destin frappe, ne pardonne pas. Au delà de ce sanctuaire que définit la page blanche, « Quelqu'un n'est plus / à sa façon / dans le lieu étranger à l'enclos / Non pas qu'il soit mort / mais sa parole / face au vent / n'est que vent. » Il ressort de la lecture du recueil une force contenue mais vivace. Tel un moine-ouvrier, celui qui se définissait « homme-taupe », se recueille, il susurre, retient ses coups sur la feuille, comme s'il fallait caresser la langue pour évoquer le miracle de l'existence.

Si le travail de la langue chez Thierry Metz n'est qu'une sorte de polissage vain, c'est aussi qu'il faut « (…) marteler / l'objet inutile / mais laborieux / imprononçable ». Un travail auquel il faut consacrer toute son énergie car « Si le mot n'est pas / écriture / il n'est pas parlant / mais réflexe. » Il n'aime pas la profusion. En bon économe, il laisse des blancs inonder les pages de son recueil qu'il parsème de pattes de mouches piquées au vif. Une écriture à la fois frugale et hyper-précise, proposant un double attachement à la sobriété et à l'exhaustivité. Car ce dont on se contente n'est pas moins essentiel.

Ce lui qui écrira plus tard : « J'écris pour recommencer. », n'en finit plus d'examiner son rapport au texte. D'une manière névrotique, il réintègre les mêmes motifs, à la recherche d'une sortie, un échappatoire : « s'ouvrir / et disparaître. / Dehors. » Ayons toujours en tête quand nous le lisons, le portrait de cet homme, son regard, ses yeux fixes, son air à la fois licencieux et sage, sa chemise ouverte et rentrée dans le pantalon, la fleur à la boutonnière. Et puis le front interrogateur, ce visage crispé, qui laisse entrevoir la personnalité d'un homme tourmenté, en quête vérité. Comment résoudre l'énigme ? Probablement, ne s'agit-il là que d'un examen des limites. De la poursuite d'un impossible pour cette force de la nature fauché en plein par la mort, bousillé par la bouteille, ligoté par la perte, et qui n'en reviendra jamais. Thierry Metz s'est donné la mort le 16 avril 1997, à l’Hôpital psychiatrique de Cadillac en Gironde.

La poésie de Thierry Metz, toute en cahots poncés, nous fait réfléchir à l'inanité de l'existence, l'incapacité pour l'homme d'accéder au sens profond des phénomènes qui le traversent, aussi bien que des objets qui l'entoure.

jeudi 17 septembre 2020

« Joue contre joue avec la mort » ROBERTO BOLAÑO, LES CHIENS ROMANTIQUES

Il y a comme un spectre qui plane au dessus de ce livre. C'est l'enfant myope, malingre et très tôt révolté qui part retrouver son Chili natal, dont la voix traîne sur ces vers prosaïques, d'où cette forme d'insouciance de l'exilé, de celui pour qui tout est foutu d'avance... Antipoèmes à la manière de Nicanor Parra ? Si Bolaño s'en revendiquait, il teinte également ces écrits d'une mélancolie qui tient de l'idéalisme politique. C'est de cette tension entre un engagement plus viscéral que réfléchi et une nécessité de secouer le vieil onirisme défraîchi que naîtra l'infraréalisme, énième avant-garde poétique, dès 1975 dans un atelier de création littéraire de l'Universidad Nacional Autónoma de México.

De partout, on ressent l'atmosphère oppressante de l'Amérique du Sud des années 70 et 80, la dictature, la peur, Allende, Pinochet ; et l'auteur de ces vers, inquiet, qui n'ose que fantasmer un monde meilleur... Car cette prose poétique est celle d'un monde en train de s’effriter en direct. C'est un mouvement inexorable. Quel en est le moteur ? Assurément l'exil des premières années (« Un Chilien élevé au Mexique peut tout supporter ») qui se répète en 1977, en Espagne, « En terre plus hostile / Qu'hospitalière » ou dans « des hôtels pareils à l'intérieur d'un chien de laboratoire », et qui ensemence toute l’œuvre d'un spleen très particulier. On y retrouve aussi Lupe, la jeune prostituée des Détectives sauvages2, (ou bien est-ce son double ?) cette obsession pour les enquêtes, les labyrinthes. Tout au long du recueil, l'angoisse de la survie : on se souviendra du Bolaño idéaliste, vagabond et qui aura aimé vivre « joue contre joue avec la mort ». En tension. Une écriture rapide et lente à la fois. Poèmes comme d'authentiques déversoirs de mots : « Comme j'étais pygmée et jaune et que j'avais des traits agréables / Et comme j'étais intelligent et je n'étais pas disposé à être torturé / Dans un camp de travail ou dans une cellule matelassée / On m'a mis à l'intérieur de cette soucoupe volante (…) ». Une sorte d'humour grinçant caresse chaque texte, comme lorsqu'il rêve de ces deux peintres : « L'un classique, intemporel, l'autre / Moderne, toujours, / Comme la merde. » Tant de textures qu'on se demande souvent, en parcourant l'ouvrage, sur combien de temps ces poèmes ont-ils été écrit ? On sait que le recueil a été composé sur une vingtaine d'années mais les textes eux-mêmes semblent garder la marque de plusieurs passages tant ils virevoltent, schizophrènes, sans qu'on puisse bien dire quelles émotions au juste ils communiquent. Poésie rapide comme la vie jetée en avant, et lente comme un long vin mature, saupoudré d'une énergie qui passe certainement pour être celle du désespoir. Il y a là autant de rêve que de réalisme. 

Roberto Bolaño au milieu des chiens romantiques c'est l'écrivain de vingt ans qui promet de ne jamais grandir, qui se fixe « dans la salle de lecture de l'enfer ». Les chiens romantiques ont pour noms Archiloque, Ernesto Cardenal, Mario Santiago Papasquiaro ; c'est aussi la Française qui déprime et qui absorbe « une succession de bordeaux et de valiums », Monsieur et Madame Écureuil les parents de Darío Galicia, cet autre « boiteux que l'amour a transformé en héro », une alter-réalité. On suit les pérégrinations d'un artiste à hauteur de caniveau, baladant sa truffe, le long du « fleuve d'urine noire qui cerne l'artère principale de Mexico ».

En somme un cocktail au goût âcre, et Bolaño le dit lui-même : « J'étais doué pour la chimie, pour la chimie pure / Mais j'ai préféré être un vagabond. » Il semble lui en rester quelque chose, de la chimie. L'autoproclamé laborantin récite ses formules lyrico-comiques, sautant d'un élément à l'autre comme d'une scène à l'autre, caché derrière ces « verres polaroïds » : extraits d'affects subreptices pleins d'approximations, de défauts, donc au plus proche de la vérité.


PIERRE ANDREANI