mercredi 21 avril 2021

« Je te glacerai par amour » AURÉLIEN LEMANT, LA POÉTESSE IMPUBLIABLE précédé de UPIR, ÉDITIONS NOUVELLE MARGE, 2020

Écrire comme on s’enferme dans l’illusion de la passion, pour exorciser le mal en soi qu’a pondu un être longtemps chéri ; écrire pour comprendre ce qui nous est passé dessus. Quel maléfice à l’œuvre ? Écrire pour aimer, pour détester, mais cela revient au même ! Il y a tant à en dire. C’est pourtant un thème dont le poète n’ose plus se saisir, par crainte de passer pour lyrique, sinon par diverses interpositions insincères entre soi et la chose. Ici le problème est abordé dans toute sa verdeur, et il ne faudra pas beaucoup attendre pour qu’il se gâte. 

En somme, les jeux étaient faits d’avance. Un être un peu tourmenté, dont l’esprit s’agite sans cesse en quête de réponse, ne sera jamais insensible au charme d’une jeune créature dont la vie entière est un leurre et qui semble posséder la clef ultime révélant le secret de l’existence, avec aisance et un certain panache. Il reconnaît la femme de sa vie : « une monture / parfaite / pour une chute / à répétition » Succube intransigeante, elle va et vient au gré de ses envies, sans que jamais l’on ne sache où elle se cache ni ce qu’elle cache. Au fond de son cerveau, un agenda tout personnel, des objectifs, une politique de la relation. Un travail de professionnelle dont l’issue sera fatale. Alors, notre poète se compromet « à coups de déclarations d’amour / mimées avec des ombres / et de poèmes plagiés / sur le soleil des autres » puisqu’il veut donner le change, lui qui, semble-t-il, reçoit tant de son aimée. C’est la rétention de l’homme pétri d’admiration contre l’évaporation, l’éparpillement de celle pour qui le temps manque pour profiter des avantages de la vie. Alors forcément, ça tourne mal. 

Déjà l’amour est difficile, on devient un auxiliaire de passion : « J’étais / le perroquet empaillé / de plus / quelque part au fond du stock. » Une proie de plus, destinée à ne pas durer plus que les autres et qui restera loyal, probablement jusqu’à s’humilier dans la mort. En passant à travers d’étranges lieux symboliques où le putride le dispute à l’immonde. Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’Amour. L’éconduit cherche tout de même à se rattraper aux branches et dans un exercice d’admiration authentique, rend hommage à sa tortionnaire. C’est qu’elle a d’abord été espoir. Espoir d’aller mieux, de guérir : « Je marchais mieux de l’avoir en tête (...) » N’étais-ce pas déjà un péché d’orgueil que de se croire autorisé à gravir un tel monstre de promesses ? « C’était trop, cette montagne inusable (...) » Parfois l’on ne mérite même pas ce que l’on projette chez l’autre, et c’est dans la dégradation qu’on s’en émeut, naturellement. 

À l’heure où la société entière est soumise au Happy management (et le milieu littéraire ne fait pas exception), où l’on se refuse à poser la question d’un métaphysique véritable, Aurélien Lemant, qui doit être inconscient, nous livre un recueil de souffrance et de culpabilité. « Je te glacerai par amour », écrit-il. Voilà qui est fait. 


PIERRE ANDREANI

mardi 13 avril 2021

« Même le dégueulis se désolidarise »  VALÉRY MOLET, ET MOI, JE RIRAI DE VOTRE ÉPOUVANTE, ÉDITIONS UNICITÉ, 2021

Le livre est hybride : essai, poésie, pamphlet à certains égards ; nous lisons aussi probablement un journal intime, un carnet de bord. Tiré des Proverbes de Salomon, le titre donne le ton à l’ouvrage. Il y a des thèses, il y a des figures. L’énigmatique S.D. hante les pages, qu’elle partage en anonyme avec quelques grands noms : Hegel, Hugo ou encore Van Gogh pour n’en citer que trois. Autant de matériaux réunis dans une volonté de dire. L’état des lieux d’un esprit de poète qui ironise dans le marasme, « Cette planète provinciale, ce caca sidéral »... 

Poète amoureux et à qui l’amour donne des ailes, Valéry Molet avec son nouveau recueil s’envole les cimes solitaires. Narquois, il poursuit même : « Tout est si semblable à l’existence humaine / Que raser le sol pourrait être une idée » Décidément, non. On préférera les cimes, ne résistant pas à la tentation de toiser d’en haut un monde mesquin, écroulé. On navigue ensemble de la rue triviale à la liturgie de la messe, que l’auteur aime défendre (par esprit de contradiction) mais qui se découvre hélas ! désincarnée, bancale : « Les chants semblaient se désapprouver. » De même, la poésie « sobre » et les postures d’humilité qui ensevelissent les créations contemporaines : « Et pourquoi ne plus rien écrire du tout pendant que nous y sommes ? » s’interroge l’auteur. En effet, c’est la prochaine étape. 

Oui, le poète pérore, s’écharpe avec les épouvantails de notre contemporanéité. Oui, il endure dans sa chair cette absurdité des jours, c’est même son devoir. « Vautré », il constate non sans lassitude que « La souffrance n’est pas réelle / Voilà le pire ; / L’ennui ronfle à côté du désespoir / Dans deux chambres séparées » Et si « la mélancolie est une science exacte », la singularité de la voix, la prosodie particulière de l’auteur donne une impression de réalité forte, qui réveille et active la pensée. Une poésie de combat. Contre « la cohérence des soi-disant faits », la poésie pénètre l’imagination par la correspondance et l’ellipse. Elle se doit de pratiquer le grand écart, jusqu’au fanatisme. Contre les préjugés et les lieux communs, les vrais. Pour une parole juste et viscérale, sans effets de manche. L’inspiration ici, naît en partie de la confrontation authentique avec l’époque, vécue dans son étrangeté : « Parasols de béton, tant que le soleil naval garantit la mort ». Le monde physique accueilli avec toute l’acuité nécessaire au poète, c’est à dire : pénétration et prestidigitation.

L’énergie que cela demande, de surnager dans cet étang infesté, entraîne des effets indésirables, quelque chose comme une fatigue de vivre dans laquelle « Même le dégueulis se désolidarise. » À la recherche de la beauté, habitué à l’âpreté de l’existence et riant de l’épouvante ressentie par les uns ou les autres qui se refusent à vivre lucidement, Valery Molet provoque : « Sois adulte : la bagarre est un devoir sacré. » et revigore. 

À l’heure où le grand bataillon du milieu littéraire patauge sans convictions dans une fange molle et désolante, nous attendons de la poésie qu’elle sauve l’honneur. Non pas qu’elle tourne en circonvolutions flasques autour de contemplations hypocrites ou platitudes passives. Il y a de la place pour s’exprimer avec son cœur, quel qu’il soit. C’est une sente rare sans guide, intimidante et grave, de laquelle on ne sait pas si on sortira intact. 


PIERRE ANDREANI

mardi 6 avril 2021

« Oreille absolue de la nuit » CONFINES DANS LE NOIR, MURIELLE COMPERE-DEMARCY

Tout commence par une « Alerte », où les hashtags (#) sont remplacés par des signes d’inégalité (« ≠restez chez vous / (…) ≠libérez-vous »). Le virus ainsi entre dans les foyers de France et de Navarre. Et cela fait un an que ça dure. Un an que nous marchons au pas de l’oie, sans sourciller ou presque, sans trop comprendre non plus. Un an que beaucoup ont parlé pour ne pas dire grand-chose. Quelle place dès lors pour la parole poétique ? Dans un décor devenu impraticable, invoquant par ailleurs le « respir » dévoré, licence plantée dans une somme d’hexamètres, l’auteure de ce long poème débite donc, sans reprendre son souffle. 

C’est l’arrêt de tout qui enclenche le verbe, tandis que : « Dehors exsangue dedans / Soldats du sang sur nos poumons / Ventilent la lumière, crosse / Du sang torche mourante, cœur / A l’envers, cluster de maux » Murielle Compère-Demarcy avance dans son texte comme dans un champ de ruines surchargé de poussière. Le ciel gris s’est abattu pour longtemps sur les hommes, le printemps nous échappera. Dans ce grand vide, penser la période n’est pas simple, et tremper sa plume dans « L’encrier du désert (...) », un crève-cœur. La poétesse le note, c’est un climat de suspicion qui s’instille : « Et l’encre infestée, eh ! Poète / Tes mots n’y ont-ils pas trempé, » Mais les pages sont plutôt tachées de sang,. N'oublions pas que selon les mots de l’« Alerte » : nous sommes en guerre. Tous les aspects de la vie se retrouvent infectés par le virus qui s’infiltre dans les poumons, mais aussi dans les têtes.

On se dit qu’on n’en sortira jamais ou du moins pas indemne, qu’on ne retrouvera pas non plus notre liberté. Alors on crie, on s’abandonne à la terreur : « – Nous appartiendrons nous encore ? / La peur grignote à l’intérieur. » Dans le même temps, on lance des appels à la révolte : « SORTIR REVIVRE (...) » Les émotions s’entremêlent, dans la plus grande des confusions comme si on assistait, en fait, à une crise d’épilepsie planétaire. 

Qui sait encore comment se comporter et quels choix faire ? « La ruche des hommes vrombit », c’est tout ce qu’elle sait faire, « Et l’Affaire des masques — Farce ! »… Mais tragédie aussi quand on pense à « Maman morte sans deuil sans fleur ». Épuisés, masqués, les individualités se dissolvent, il reste à chacun juste assez de force pour subir. On s’étonne d’ailleurs de voir si peu de résistance. Tout grince, lâche prise, et glisse. Le poète, « Oreille absolue de la nuit », cherchera longtemps le rayon de soleil dans cette séquence historique sans histoires. Ce grand néant dépouillé. Stérile époque pour moisson de mots… Une certitude, « Personne n’était préparé / A être c/o/u/p/é de la vie. »

En quelques pages aussi nerveuses que rêveuses, Murielle Compère-Demarcy écrit notre égarement et les formes que pourraient prendre le désir de revivre. Sans céder aux sirènes du recueillement, sans établir de thèse sur les bénéfices du confinement, dans l’émotion brute, entre lamentation et ressentiment. 

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Pierre ANDREANI