mardi 13 avril 2021

« Même le dégueulis se désolidarise »  VALÉRY MOLET, ET MOI, JE RIRAI DE VOTRE ÉPOUVANTE, ÉDITIONS UNICITÉ, 2021

Le livre est hybride : essai, poésie, pamphlet à certains égards ; nous lisons aussi probablement un journal intime, un carnet de bord. Tiré des Proverbes de Salomon, le titre donne le ton à l’ouvrage. Il y a des thèses, il y a des figures. L’énigmatique S.D. hante les pages, qu’elle partage en anonyme avec quelques grands noms : Hegel, Hugo ou encore Van Gogh pour n’en citer que trois. Autant de matériaux réunis dans une volonté de dire. L’état des lieux d’un esprit de poète qui ironise dans le marasme, « Cette planète provinciale, ce caca sidéral »... 

Poète amoureux et à qui l’amour donne des ailes, Valéry Molet avec son nouveau recueil s’envole les cimes solitaires. Narquois, il poursuit même : « Tout est si semblable à l’existence humaine / Que raser le sol pourrait être une idée » Décidément, non. On préférera les cimes, ne résistant pas à la tentation de toiser d’en haut un monde mesquin, écroulé. On navigue ensemble de la rue triviale à la liturgie de la messe, que l’auteur aime défendre (par esprit de contradiction) mais qui se découvre hélas ! désincarnée, bancale : « Les chants semblaient se désapprouver. » De même, la poésie « sobre » et les postures d’humilité qui ensevelissent les créations contemporaines : « Et pourquoi ne plus rien écrire du tout pendant que nous y sommes ? » s’interroge l’auteur. En effet, c’est la prochaine étape. 

Oui, le poète pérore, s’écharpe avec les épouvantails de notre contemporanéité. Oui, il endure dans sa chair cette absurdité des jours, c’est même son devoir. « Vautré », il constate non sans lassitude que « La souffrance n’est pas réelle / Voilà le pire ; / L’ennui ronfle à côté du désespoir / Dans deux chambres séparées » Et si « la mélancolie est une science exacte », la singularité de la voix, la prosodie particulière de l’auteur donne une impression de réalité forte, qui réveille et active la pensée. Une poésie de combat. Contre « la cohérence des soi-disant faits », la poésie pénètre l’imagination par la correspondance et l’ellipse. Elle se doit de pratiquer le grand écart, jusqu’au fanatisme. Contre les préjugés et les lieux communs, les vrais. Pour une parole juste et viscérale, sans effets de manche. L’inspiration ici, naît en partie de la confrontation authentique avec l’époque, vécue dans son étrangeté : « Parasols de béton, tant que le soleil naval garantit la mort ». Le monde physique accueilli avec toute l’acuité nécessaire au poète, c’est à dire : pénétration et prestidigitation.

L’énergie que cela demande, de surnager dans cet étang infesté, entraîne des effets indésirables, quelque chose comme une fatigue de vivre dans laquelle « Même le dégueulis se désolidarise. » À la recherche de la beauté, habitué à l’âpreté de l’existence et riant de l’épouvante ressentie par les uns ou les autres qui se refusent à vivre lucidement, Valery Molet provoque : « Sois adulte : la bagarre est un devoir sacré. » et revigore. 

À l’heure où le grand bataillon du milieu littéraire patauge sans convictions dans une fange molle et désolante, nous attendons de la poésie qu’elle sauve l’honneur. Non pas qu’elle tourne en circonvolutions flasques autour de contemplations hypocrites ou platitudes passives. Il y a de la place pour s’exprimer avec son cœur, quel qu’il soit. C’est une sente rare sans guide, intimidante et grave, de laquelle on ne sait pas si on sortira intact. 


PIERRE ANDREANI

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